La tectonique des monnaies

L’Institut de l’iconomie vient de publier un livre collectif, Dollar, Euro, Yuan, Bitcoin, Diem, cryptos : la tectonique des monnaies.

Il rassemble les contributions de Jean-Paul Betbeze, Laurent Bloch, Nathalie Janson, Vincent Lorphelin, Pascal Ordonneau et Michel Volle.

Nous reproduisons ici l’introduction et la conclusion de cet ouvrage.

*     *

Introduction

Notre époque est celle d’un grand chambardement avec des révolutions technologique, climatique, géopolitique, religieuse, sanitaire. Pour couronner le tout, une révolution s’annonce dans la monnaie.

Cela peut surprendre et pourtant c’est logique. Au nœud de toutes ces révolutions se trouve en effet un même phénomène : l’informatisation ou, comme on dit, le « numérique ». La synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet a supplanté celle de la mécanique, de la chimie et de l’énergie, qui avait dominé le système productif, l’économie, le travail et la société jusqu’aux années 1970.

La concurrence entre les nations pour la domination géopolitique se joue désormais sur le terrain des « technologies de l’information ». L’intégrisme, qu’il soit religieux, sectaire ou partisan, s’est emparé de leurs moyens pour empoisonner les esprits. En sens inverse, la mise au point très rapide d’un vaccin contre la Covid-19 illustre les progrès de la bio-informatique. Alors que la consommation de l’énergie d’origine fossile, cause du réchauffement climatique, est comme un souvenir de l’économie révolue, les « nouvelles technologies » apportent la voiture électrique informatisée.

Il était inévitable que ce phénomène touche aussi la monnaie : il va la transformer comme il a transformé tout le reste, apportant comme ailleurs autant de nouveaux dangers que de nouvelles possibilités.

Dans la compétition mondiale les vainqueurs seront ceux qui savent contenir les dangers et tirer parti des possibilités.

*     *

La puissance des processeurs, la taille et la rapidité d’accès des mémoires, l’intelligence humaine condensée dans les logiciels, l’ubiquité de l’Internet procurent (si l’on sait les utiliser correctement) rapidité, sécurité, confidentialité et faible coût aux opérations dont ils parachèvent l’automatisation.

L’informatisation automatisera aussi celles qui contribuent à la gestion des comptes et aux transactions : identification, authentification, notarisation, chiffrement, sécurisation, et leur ajoutera l’exécution des « contrats intelligents » ainsi que la gestion des jetons (tokens) et le déclenchement de virements nombreux et minuscules.

Il est vrai que certaines de ces opérations sont exécutées aujourd’hui par les banques : elles n’ont pas attendu la crypto monnaie pour s’informatiser et elles sont reliées en système par les opérations de clearing et de crédit. À la mosaïque de ces réalisations la crypto monnaie substituera cependant des plateformes qui proposeront des fonctions puissantes à la diversité des applications.

Il est impossible de prévoir dans le détail les conséquences de cette nouvelle forme de la monnaie, tout comme il était impossible, dans les années 90, de prévoir celles du Web et de la messagerie électronique. On peut cependant entrevoir quelques grandes lignes.

*     *

Qu’est-ce donc qui a fait le succès du Web, de la messagerie électronique, du smartphone, du commerce en ligne, etc. ? C’est leur commodité : alors que ce sont des réalisations techniques très complexes, les utiliser est très simple et les services qu’elles procurent semblent tout naturels une fois franchi un épisode d’apprentissage.

Vont donc naître et se développer les crypto monnaies, résultat de l’informatisation de la monnaie. Leur commodité les dotera d’une forme perfectionnée de la liquidité, ce qui leur attirera des utilisateurs. Étant demandées, elles seront acceptées comme moyen de paiement et donc dotées de la fonction fiduciaire de la monnaie, ce qui leur permettra d’être aussi réserve de valeur. La commodité suscite une adoption collective, l’adoption collective suscite la confiance, la confiance conforte une valeur durable.

Historiquement la confiance dans une monnaie s’est cependant toujours appuyée, et s’appuie encore, sur la garantie d’un État souverain. La politique monétaire est une part essentielle de la politique économique d’une nation. Elle n’a pas toujours permis d’éviter la crise monétaire, issue des crises politiques et cause la plus dévastatrice des crises économiques et sociales : en témoignent le cas de l’Allemagne en 1923 et aujourd’hui ceux de l’Argentine, du Venezuela, du Liban, etc.

Qu’en sera-t-il alors des crypto monnaies privées pour lesquelles la confiance résulte non de la garantie d’un État, mais de la commodité qui provoque leur adoption de masse avec une garantie technique d’inviolabilité (cas du Bitcoin), ou de la garantie financière que semble offrir une entreprise d’envergure mondiale (cas de la Libra avec Facebook) ?

Les monnaies souveraines ne peuvent se laisser concurrencer par des monnaies privées qui peuvent se prévaloir de leur commodité, de leur faible coût, de la diversité et de l’utilité des applications que leur plate-forme aura su attirer ou faire naître, sans oublier leur confidentialité. Il n’est pas surprenant que les autorités ripostent en annonçant des crypto monnaies publiques : crypto yuan, crypto euro et plus tard crypto dollar.

*     *

La guerre des monnaies s’étend donc entre monnaies privées, entre monnaies publiques, entre monnaies privées et monnaies publiques. Même si le Bitcoin n’a jamais été une monnaie, car son utilisation est incommode et risquée, son succès indique que les crypto monnaies souveraines ne seront plus les seules offertes : elles devront voisiner avec des crypto monnaies privées de moindre envergure mais sans doute plus innovantes.

La guerre s’attise entre les monnaies publiques. Alors que la domination commerciale et judiciaire du dollar a fait du monde un continent monétaire aussi compact que le fut la Pangée1, ce continent pourrait être brisé, comme par une tectonique des plaques, en trois morceaux dominés chacun par une grande monnaie : le crypto dollar, le crypto euro et le crypto yuan. L’innovation monétaire amorce ainsi un bouleversement géopolitique, et il sera irrésistible même si les États-Unis lui résistent de toute leur puissance pour préserver les privilèges de leur monnaie.

Ces nouveautés ont de quoi inquiéter ceux des responsables politiques qui sont avertis des difficultés de la politique monétaire et des dangers qui menacent les institutions. Ils sont déjà et seront de plus en plus tentés de tuer dans l’œuf les projets de crypto monnaie privée tant leur semblent évidents le risque d’une déstabilisation.

On peut craindre en effet que ces crypto monnaies facilitent les opérations de blanchiment et n’encouragent d’autant les crimes, les trafics illicites et la corruption que les pouvoirs législatif et judiciaire s’efforcent de contenir. On peut craindre aussi que la base fiscale des États s’érode, provoquant un creusement du déficit public, une hausse du montant des emprunts et des taux longs, une interrogation sur la solvabilité des États et des entreprises. Avant même que ces risques se manifestent la concurrence des monnaies va faire jouer la loi de Gresham : « la mauvaise monnaie » chassera « la bonne ». « La bonne » sera thésaurisée, mais laquelle et où ? Elle aura été chassée par « la mauvaise », donc aura disparu, tandis que la « mauvaise » sera partout, pour échanger et s’en défaire au plus vite.

On peut donc craindre que les crypto monnaies privées suscitent des mécanismes imprévisibles, non maîtrisés, qui provoqueraient une crise monétaire et, à travers elle, une crise économique déstabilisant les institutions. Certains pays aujourd’hui fragiles pourraient ne pas s’en remettre.

Osons une analogie minuscule mais éclairante : lorsque la messagerie électronique est arrivée dans les entreprises personne n’a pu prévoir qu’elle serait un accélérateur de l’agressivité et briserait la coopération des personnes tout en faisant naître des réseaux nouveaux, du meilleur au pire : c’est pourtant ce qui s’est passé.

Les pouvoirs législatif et judiciaire rencontrent ainsi une exigence nouvelle : alors que rien, dans leur histoire et leur culture, ne les a préparés à évaluer les possibilités et les risques qu’apporte l’informatisation, l’émergence des crypto monnaies exige qu’ils sachent définir de façon judicieuse puis appliquer avec discernement les règles qui permettront de tirer parti des possibilités tout en contenant les risques. L’expérience finira sans doute par leur procurer la compétence nécessaire, mais dans l’intervalle les nations et les peuples auront dû subir des catastrophes que les pouvoirs n’auront pas su ou pu prévenir.

La réticence des responsables politiques est donc compréhensible et pourtant elle sera vaine : rien ne pourra empêcher l’informatisation de s’étendre à la monnaie après avoir envahi tout le reste.

De nouveaux continents seront créés, de nouvelles formes de concurrence et de guerre se manifesteront, les plus habiles domineront le monde de demain : il faut en être averti et faire tout le possible pour réduire le délai de maturation des responsables et de formation des citoyens.

*     *

Conclusion

Oui, les crypto monnaies sont une manifestation majeure du phénomène de l’informatisation, appliqué en l’occurrence à la monnaie. On retrouve, dans ce cas particulier, les traits généraux de ce phénomène tels que l’Institut de l’iconomie les a élucidés.

D’abord, l’une des premières conséquences de l’informatisation est l’automatisation des tâches répétitives mentales comme physiques. La puissance des processeurs étant mise au service de l’intelligence que des programmeurs ont déposée dans les logiciels, les services que produit le front-office sont assistés par des automates tandis que le travail du back-office est presque entièrement informatisé, seules lui restant des tâches de supervision et de maintenance.

Ensuite, l’essentiel du travail se situe dans la « membrane » qui assure la relation de l’entreprise avec le monde extérieur à son organisation : la nature où elle puise ses ressources, le marché où elle rencontre ses clients et vend ses produits. L’essentiel de l’emploi réside alors dans la conception des produits et dans les services rendus aux clients : le succès ou l’échec dépendent du traitement des informations reçues.

La main-d’œuvre que les entreprises formaient naguère à exécuter un travail répétitif, laissant son intelligence en jachère, est ainsi remplacée dans l’emploi par un cerveau-d’œuvre auquel l’entreprise demande discernement et initiative. Le cerveau humain se révèle ainsi une ressource naturelle renouvelable, car renouvelée à chaque génération.

L’entreprise voit sa fonction de coût transformée : la conception d’un nouveau produit et, plus encore, l’ingénierie de sa production exigent un travail coûteux d’organisation, d’équipement et de programmation des automates, tandis que la production en volume, étant automatisée, ne coûte pratiquement rien de plus que le coût des matières premières. Le coût marginal est alors négligeable. C’est évidemment le cas des logiciels et « puces » de la microélectronique, c’est le cas aussi des autres produits à proportion de leur informatisation.

Lorsque le coût marginal est négligeable, le coût moyen de la production diminue quand le volume produit augmente : le rendement d’échelle est croissant. Le régime du marché ne peut pas alors être celui de la concurrence parfaite, qui suppose un rendement d’échelle décroissant : ce sera celui du monopole ou de la concurrence monopolistique. En fait cette dernière s’imposera sur la plupart des marchés car pour pouvoir survivre les entreprises diversifieront leur produit afin de s’assurer un monopole temporaire sur un segment des besoins.

Le risque de l’entreprise est alors poussé au maximum car l’essentiel du coût de production est dépensé lors de la phase initiale coûteuse de conception et d’investissement : mettre en production un nouveau microprocesseur, un nouveau système d’exploitation, exige une dépense de l’ordre de la dizaine de milliards d’euros. Pour répartir le risque la plupart des produits sont élaborés par le partenariat de plusieurs entreprises liées par un contrat qui répartit les dépenses et les recettes : l’automatisation et la transparence que procure un smart contract seront ici les bienvenues.

L’iconomie diffère ainsi entièrement du modèle de l’équilibre général. Alors que la concurrence parfaite était comparativement paisible, la concurrence monopolistique est violente, les positions acquises étant contestées et bousculées par l’innovation. L’iPhone a fait disparaître le BlackBerry, le micro-ordinateur a supplanté le mainframe, le moteur électrique supplante le moteur à combustion interne, Alibaba attaque le monopole d’Amazon sur le commerce en ligne, TSMC surclasse Intel dans les microprocesseurs, Huawei s’impose dans les équipements télécoms, etc.

Le vainqueur d’aujourd’hui sera attaqué et contesté demain : il est donc faux que the winner takes all car la victoire, même écrasante, ne peut être que temporaire.

Le terrain sur lequel vont se déployer les crypto monnaies est celui d’une guerre entre des oligopoles mondiaux qui risquent tout. Elles vont bénéficier de la puissance des processeurs, de l’intelligence des algorithmes et de l’ubiquité de l’Internet. Elles vont déployer des services inédits, finement adaptés par les smart contracts à des besoins sectoriels ou même particuliers.

Elles vont aussi se faire une concurrence féroce pour s’arracher des territoires dans l’espace géographique comme dans l’espace des besoins : quelle est, par exemple, la crypto monnaie qui s’imposera pour répondre aux immenses besoins du continent africain ? Quelle est celle qui s’imposera dans l’économie décentralisée des contributions, des tokens ? Laquelle sera la gagnante dans la guerre des brevets ?

Les crypto monnaies souveraines, protégées par leur masse et par le pouvoir des États, rivaliseront pour dominer le monde mais elles seront harcelées, comme un troupeau de bovins qu’attaque une meute de loups, par des crypto monnaies privées dont l’initiative n’est pas bridée par des cont\-raintes institutionnelles.

Enfin les crypto monnaies, privées comme souveraines, seront toutes harcelées par la meute de hackers qui sont à l’affût des défauts des logiciels pour pénétrer leurs systèmes et arracher des morceaux de richesse, à moins qu’ils ne soient au service d’un souverain qui mène sa guerre dans le cyberespace.

La rançon de la puissance informatique, de la commodité des services, est en effet une vulnérabilité dont la sanction peut être catastrophique. La sécurité des crypto monnaies souveraines sera pour les États un enjeu militaire, nécessitant des forces cyber du plus haut niveau de compétence.

Dans le monde qui se profile ainsi à l’horizon d’un futur proche, l’économie et la société ont besoin d’entrepreneurs authentiques, capables d’interpréter les signaux confus et parfois fallacieux qu’émet la situation à laquelle leur entreprise est confrontée : initiatives des concurrents, harcèlement continu à la frontière du segment de monopole, évolution des besoins, dynamique de l’état de l’art des techniques.

Mais que pouvons-nous attendre, en France, de dirigeants qui certes maîtrisent l’art de la parole, mais se disent très fiers de ne rien comprendre à l’informatique ? Qu’attendre de régulateurs qui, croyant encore que la concurrence pure et parfaite est la clé de l’efficacité, persévèrent à appliquer ses règles alors que les marchés obéissent au régime de la concurrence monopolistique et que la stratégie des entreprises vise à conquérir un monopole temporaire ?

Les crypto monnaies apporteront de nouveaux réseaux mondiaux de production et d’échange, associés à des risques financiers, économiques, sociaux et politiques immenses. Il faut faire un effort de lucidité et de compétence pour les voir clairement.

Toute révolution bouscule et ouvre des portes : les crypto monnaies peuvent nous faire avancer si nous comprenons, expliquons et formons. Rien n’est entièrement écrit, mais beaucoup est lisible : la révolution de l’information nous a fait entrer dans le monde de l’iconomie.

____

1 La Pangée est le supercontinent qui regroupait la quasi-totalité des terres émergées au Carbonifère (-359 à -299 millions d’années).

Michel Volle (Polytechnique - ENSAE) économiste, a été responsable des statistiques d'entreprise et des comptes nationaux trimestriels à l'INSEE puis chief economist au CNET.

Voir son profil.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

teal skyscrapers
Article précédent

L’Euro numérique ne sera pas disponible auprès de la banque centrale, mais via les banques commerciales

A MacBook with lines of code on its screen on a busy desk
Article suivant

L'interopérabilité des systèmes d'information

Derniers articles / En avant